arkadi lavoie lachapelle
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Manger le livre sans titre
un projet de recherche sur la in-digestion de la culture dominante
vers une pratique de dé-gestion
Depuis quelques années, je m’intéresse au manuel d’hygiène Le livre sans titre (1830). Il utilise la technique de l’estampe dans une approche expérimentale médico-littéraire pour illustrer en 16 vignettes, les conséquences fatales de l’onanisme auprès de masturbateurs pubères.
La maître de conférences Elsa Dorlin et le chercheur Grégoire Chamayou dans leur article « La masturbation réprimée » (2005) affirment que la « crainte de la masturbation, née avec les Lumières, perdurera jusqu’au XXe siècle. L’onanisme, accusé par le corps médical de mettre en péril la fécondité de la population et de troubler les rôles sexuels, devient un fléau qu’il faut vaincre à tout prix. »
Selon le professeur de Medical Humanities Alexandre Wenger qui présente l’ouvrage édité en 2011, le livre est ancré dans une « pédagogie ambiguë » cherchant à la fois à contrôler et à émanciper. Et à ce titre, qu’« il est fondateur d’une modernité dont, à bien des égards, nous sommes encore tributaires ». Le pouvoir de l’image est ici utilisé à même titre que les camisoles, ceintures et chirurgies. Il marqua l’imaginaire collectif occidental, son existence étant même toujours mentionnée dans certains cours universitaires en sexologie au Québec.
En créant une réplique du manuel avec des matériaux comestibles, j’invite à performer la (in)digestion de ces images dont le propre était de dissocier la personne de sa beauté, sa poésie, ses surgissements, son autonomie corporelle. En jouant avec la nourriture, comme on joue avec son corps pour façonner sa relation au monde, je goûte à la culture dominante qui a engendré beaucoup de petits cacas nerveux. Je dis : « oh ! ça manque de sel » ou « oh! ceci va au compost! »
C’est par la bouche que le temps passe me permet de réfléchir à la dimension biodégradable de la création : si je ne peux pas manger mon œuvre, qui le ferra ? Les champignons et les vers de terre? Et si mon œuvre ne peut ni renaître ni mourir, qu’elle est sa pertinence?
Je remercie le Conseil des arts et des lettres du Québec, l’Atelier Retailles ainsi que l’Atelier de l’Île pour leur soutien à la réalisation de ces recherches.
Photos de l'exposition et de l'événement au MACLAU, septembre 2025
Crédit photo : Prune Paycha